Violences électorales, présidence à vie : Dr Geoffroy Julien Kouao explique les raisons

Cyrille_NAHIN

L’élection est consubstantielle à la démocratie libérale. Hélas le contexte ivoirien reste marqué par des violences électorales depuis trois décennies. Le politologue et écrivain Dr Geoffroy Julien Kouao en donne les raisons au cours de l’Atelier des médias 2021 de la Fondation Friedrich Naumann qui s’est tenu du vendredi 14 au dimanche 17 mai dernier à l’hôtel Crystal d’Adiaké.

« L’élection est consubstantielle à la démocratie libérale. L’élection, non seulement sert à légitimer le pouvoir des gouvernants, mais et surtout, permet ou favorise l’alternance politique. Une démocratie libérale sans possibilité d’alternance politique régulière n’en est pas une. L’alternance politique est symptomatique d’élection régulière, libre et transparente souvent organisée par l’administration ou un organe indépendant. Une élection démocratique repose sur un triple cadre juridique, institutionnel et opérationnel. 

Le cadre juridique renferme l’arsenal juridique qui balise l’organisation des scrutins. Il s’agit précisément de la constitution et du code électoral. L’élaboration ou l’établissement de ces deux textes juridiques, dans le cadre démocratique, est le résultat d’un consensus politique entre les forces et mouvements politiques. Il faut un consensus d’abord, sur la définition du corps électoral, c'est-à-dire, qui peut être électeur ou non. Ensuite, le mode de scrutin et enfin, l’organe chargé d’organiser le scrutin et le contentieux électoral.

La constitution et le code électoral ne doivent pas se contredire ou être contraires aux valeurs démocratiques. Par exemple, quand la constitution dispose que le suffrage est universel, libre, et égal, et que le code électoral instaure un cautionnement de 50.000.000FCFA à l’élection du président de la république, il y a problème. En effet, le cautionnement consacre le suffrage restreint, précisément, le suffrage censitaire, c'est-à-dire, la ploutocratie.

Le suffrage universel, justement, est né en réaction contre le suffrage censitaire. Le suffrage universel donne le droit de vote et d’éligibilité et aux pauvres et aux riches. A l’inverse, le suffrage censitaire donne le droit de vote ou d’éligibilité aux seuls riches. L’histoire récente de la Côte d’ivoire nous enseigne que c’est à deux jours de la fin de la date du dépôt des candidatures à la présidentielle de 1990, que le président Houphouët-Boigny, hostile à une élection concurrentielle a fait voter, par le parlement, la loi instaurant le cautionnement de 20.000.000F. Une mesure qui avait scandalisé l’opposition et les juristes. Malheureusement, cette opposition, arrivée au pouvoir, a conservé la mesure, mieux, en 2019, elle l’a augmenté de 30.000.000 F, c'est-à-dire de vingt millions à cinquante millions.

Dans tous les cas de figures, sauf à renoncer à l’Etat de droit, le cautionnement est, juridiquement, anticonstitutionnel et moralement, inacceptable. Dans une démocratie libérale, on ne peut pas juger la capacité d’un citoyen à diriger à l’aune de sa bourse. Par ailleurs, contrairement à l’opinion commune, le système de parrainage, institué à la présidentielle, viole le caractère secret et libre du suffrage dans notre pays.

Mesdames et messieurs, relativement au cadre institutionnel, il s’agit des institutions chargées d’organiser les élections d’une part, et de vider le contentieux électoral d’autre part. Dans une démocratie libérale, l’administration publique, parce que neutre et impartiale, est chargée d’organiser le scrutin. De ce qui précède, et contrairement à une idée admise, l’existence d’une commission électorale indépendante n’est pas symptomatique d’une avancée démocratique. Dans notre pays, par exemple, la composition de la CEI et les soupçons qui pèsent sur elle sont l’une des explications des violences électorales. 

Devrions-nous revenir à l’ancienne méthode ? C'est-à-dire, confier l’organisation des élections au ministère de l’intérieur ? A cette question un citoyen m’a répondu « On ne quitte pas dans ça va aller pour aller dans ça ne va du tout » Qu’en est-il des juridictions chargées du contentieux électoral ? Le conseil constitutionnel, le conseil d’Etat ? Le mode de nomination de leurs membres ne fait-il pas d’eux des obligés du chef de l’Etat, Chef de parti politique et candidat au jeu électoral ? Pourquoi ne pas élire les membres du conseil constitutionnel ? Ces questions s’adressent à nous tous.

L’élection, c’est enfin le cadre opérationnel. Le recensement électoral, l’établissement de la liste électorale, le contentieux de la liste électorale, la campagne électorale, la proclamation des résultats et le contentieux électoral. Tout le processus électoral doit se faire dans la transparence totale, dans la paix.

A l’analyse, les violences électorales, depuis trois décennies, traduisent éloquemment le refus de la démocratie par les élites politiques ivoiriennes. Ce refus se traduit par le non-respect et la manipulation des textes juridiques, par la culture fantasmagorique de la présidence à vie, par le refus du dialogue politique et la monopolisation de l’espace médiatique. D’où la question finale, comment construire une démocratie libérale dans une république sans républicains, dans une démocratie sans démocrates, dans un libéralisme sans libertés ? »

 

Propos recueillis par Cyrille NAHIN

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